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♦ Haïti : Le théâtre de la déchéance
Au-delà du modeste entretien sur la situation actuelle de décadence du théâtre que nous avons sollicité, le professeur Jean Coulanges nous propose une remontée fulgurante dans les années 50-70, considérées comme période phare du théâtre en Haïti. L'ancien directeur du Théâtre national et actuel secrétaire permanent de la commission nationale de coopération avec l'UNESCO a évoqué, non sans une pointe de nostalgie, l'existence de la Société nationale d'Art dramatique et le Conservatoire national d'Art dramatique qui ont, à un certain moment, marqué la vie théâtrale et artistique du pays. Il a fallu voir quelques images d'archives époustouflantes du ''Bord de mer'', du Théâtre de Verdure au Bicentenaire et des parades universitaires au Champ de Mars pour qu'on se rende réellement compte de l'état de notre déchéance actuelle.
Photo: Le Nouvelliste
Jean Coulanges
Le Nouvelliste :
Jean Coulanges, nous avons sollicité un entretien avec vous sur la déchéance actuelle du théâtre haïtien. Mais vous nous proposez une remontée dans les années 50. Avant d'entrer, s'il en est besoin, dans une analyse chronologique des périodes, en a-t-on identifié une qui soit réellement le début exacte du théâtre en Haïti ?
Jean Coulanges :
Je parlerais de préférence de période d'intenses activités théâtrales. On en a connu d'extraordinaires. Pas seulement de théâtre haïtien, mais de théâtre en général. La scène haïtienne, à un certain moment, était animée par de fantastiques créations théâtrales, des représentations de théâtre de boulevard, de récitals de poésie, etc. Et s'il faut étendre notre analyse à d'autres domaines artistiques, on verra que c'est toute la vie culturelle qui était animée par des scènes de danse, des ateliers de peinture, des cours de musique et d'art dramatique. Tous les domaines de l'esthétique étaient en vue. Nous sommes au beau milieu du XXe siècle, en 1950. Et cette période s'étend jusqu'à 1970, date de mon départ pour l'exil.
L. N. :
Qu'est ce qui, sur le plan théâtral, a réellement marqué cette période ?
J. C. :
Il y avait la Société nationale d'Art dramatique (SNAD), dirigée par Charles de Catalogne, qui fut un haut lieu de rencontres d'intellectuels et d'artistes. Là on dispensait des cours de dessin, de céramique, de peinture, etc. les personnages de la SNAD étaient fascinants ; parmi eux s'identifiaient des hommes de théâtre de haut volt qui montaient des pièces extraordinaires. De ces grands noms, je garde encore ceux des Frères (Dusset Gérard et Raymond Dusset) Lucien Lemoine, un grand metteur en scène haïtien. Il fut le premier à jouer dans La Tragédie du Roi Christophe d'Aimé Césaire à Paris dans une mise en scène Brechtienne du français Jean-Marie Chery. C'était également l'époque de Hervé Denis, de Gérard Résil, d'Edouard Dupont et tant d'autres qui ont, pour la plupart, étudié en France ou qui venaient de Saint-Louis de Gonzague. Parallèlement à la SNAD, ''Jeune Culture'' tenait en haleine les amants du théâtre. Les quartiers étaient animés avec au moins une représentation théâtrale par mois.
L. N. :
Il y avait également la grande aventure du Conservatoire national d'Art dramatique ?
J. C. :
La SNAD s'est effondrée en 1958 et a été remplacée par le Conservatoire national d'Art dramatique avec Gabriel Imbert. Les cours se donnaient à l'institut français d'Haïti d'abord et au lycée des Jeunes filles ensuite. J'y ai enseigné gratuitement l'histoire du théâtre pendant environ deux ans. Et j'avais eu comme étudiant Max Valès, Jean-Claude Chéry, Fritz Valescot qui a travaillé par la suite avec François Latour. Ce fut une période d'intenses productions et de réflexions sur le théâtre.
L. N. :
Ce fut également une période d'engagement farouche du théâtre, car nous étions en pleine période de dictature duvaliérienne.
J. C. :
L'engagement a toujours été présent dans l'art haïtien. Le fait d'être sur scène traduit déjà un certain engagement. Mais quand la politique s'y mêle, cela cesse d'être de l'art. Le guérillero monte sur ses grands chevaux avec son épée en main. Le poète, lui, n'a que sa plume. Quand Aragon chante l'amour, il est engagé. L'art, dans son essence, est révolutionnaire. J'étais, dans mon adolescence, attaché au réalisme socialiste vulgaire qui veut que l'art soit l'expression de la lutte des classes. Mais j'ai été par la suite éclairé sur les fondements esthétiques comme Karl Marx l'a dit : l'art n'est pas un moyen, mais une fin en soi. Mozart était engagé. Picasso l'a été. L'art est dans la forme. C'est le non- dit qui interpelle votre intelligence. Tout est question d'interprétation.
L. N. :
Avec "Pèlen tèt" de Frankétienne, l'engagement n'a-t-il pas été au-delà de la forme ?
J. C. :
Pourquoi veut-on que le théâtre soit l'expression directe de la politique ? Il y a des politiciens, des sociologues, des politologues qui sont là pour manipuler la parole politique. ''Pèlen tèt'', je l'ai vu en exil. C'est une mise en scène extraordinaire, une oeuvre d'art qui va au-delà d'un simple combat politique.
L. N. :
En quelle période, selon vous, la décadence du théâtre a-t-elle commencé en Haïti ?
J. C. :
Difficile de le situer exactement, puisque j'ai été en exil. A mon retour en 1982, il n'y avait plus cette folie de jouer, ces grands débats qui existaient avant. Il n'y a eu que quelques rares représentations théâtrales avec Hervé Denis, Paulette Poujol Oriol, Frankétienne... François Latour était toujours le comédien-metteur en scène respecté qu'il était. Syto Cavé était également très respecté comme il l'est encore aujourd'hui. Il est d'ailleurs, même en n'ayant laissé aucun texte écrit, le dramaturge qui cerne mieux la problématique du théâtre haïtien. Il a la magie de faire jouer la mémoire. La pièce ''O O kisa'' est une oeuvre mémorable. La mise en scène, avec ses acteurs qui viennent de partout et de nulle part, évoque le théâtre élisabéthain de Shakespeare.
L. N. :
Quelle lecture faites vous de la situation actuelle du théâtre ?
J. C. :
Alarmante. Il n'y a que quelques passionnés, courageux, malades, comme Daniel Marcelin, Georges Béleck, Paula Péan, Florence Jean-Louis Dupuy, Junior Régis et quelques autres jeunes, qui y croient. Béleck, par exemple, propose un mélange habile de chants et de poésie. Junior régis promeut une nouvelle forme d'expression théâtrale. Dieuvela Etienne, avec sa bande de femmes qui jouent tambours et clairons, essaie de combiner des rythmes. Mais pas de dramatisation réelle. Les metteurs en scène de la trempe de Hervé Denis, de François Latour n'existent pas aujourd'hui. Les structures d'accueil son inexistantes. Le carnaval, qui dans le temps était la plus haute manifestation théâtrale du pays et de la région, a perdu ses couleurs. Ce théâtrale qu'il fut n'est qu'un mémorable souvenir. Il faut surtout le voir en termes d'occultation de signes. On assiste aujourd'hui à un grand concours de décibels. Plus de méringues. Plus de masques. Plus de thématiques. La théâtralité du carnaval a disparu au profit des publicités.
L. N. :
A quoi faut-il attribuer cette décadence ? : au contexte politique ? au contexte économique ... ?
J. C. :
Au désengagement des élites haïtiennes. Dans tous les pays du monde, ce sont les élites qui prennent en main le destin d'une nation. Il n'existe aucune politique culturelle en Haïti, sinon on n'aurait pas perdu le ''Bord de mer'' ; le Champ de Mars serait encore un lieu d'explosion culturelle ; il y aurait encore un Rex Théâtre dans ses beaux costumes. On comptait 25 salles de théâtre en 1950. Les rares espaces que j'ai trouvés à mon retour étaient pour la plupart à but lucratif et destinés à la projection de films, sans salles de spectacles.
L. N. :
Comment voyez-vous l'avenir ?
J. C. :
Sombre. Voyez comment ils ont détruit le Bicentenaire et le Théâtre de Verdure que Mangonès avait construit en 1949. Le Théâtre de Verdure représentait le symbole de grandeur du théâtre haïtien. L'avenir du théâtre doit passer par l'éducation. On n'a pas un système éducatif. Ce qu'on a aujourd'hui ressemble à une grande tragédie. Il nous faut une école basée sur l'enseignement de la science, des arts et des sports. Il y avait une section culturelle dans les écoles. C'était le temps des grandes parades. Haïti était un pays où l'art traînait partout. La base est cassée. Et tout se casse avec elle. C'est dommage, car le théâtre, disait Jean-Louis Barraut, c'est la vie. On ne peut pas vivre sans le théâtre.
Propos recueillis par Nélio Joseph
2009
Article paru pour la première fois dans Le Nouvelliste, (Haïti), 7 septembre 2009
http://www.lenouvelliste.com/articleforprint.php?PubID=1&ArticleID=73828
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